27.
Winter partit vers le centre de la ville. Les gaz d’échappement concentrés dans le tunnel lui piquèrent les narines et Halders se mit à tousser.
Halders avait sorti son disque de sa voiture. Il l’introduisit dans le lecteur de CD de celle de Winter.
— C’est du Modern Country, dit-il. Julie Miller.
— C’est triste, dit Winter. Out in the rain.
— Ça rafraîchit.
Ils firent le tour d’un nouveau rond-point.
Où avait disparu ce jeune ? Savait-il quoi que ce soit sur ce qui s’était passé, pourquoi et comment ?
Qui était-il ?
Avait-il lui aussi été étranglé, comme Angelika Hansson et Anne Nöjd ? Et Beatrice Wägner. Il ne fallait pas oublier Beatrice.
Pas plus que Jeanette Bielke. Ni son père.
Ni sa mère.
— Quelle impression t’a faite la mère de Jeanette ? demanda Winter.
Halders eut une nouvelle quinte de toux.
— Pas extraordinaire. C’est une ombre, cette femme. Elle est restée totalement à l’écart quand je suis allé chez eux.
Il se racla la gorge, après une nouvelle quinte de toux, ouvrit la fenêtre et cracha à l’extérieur.
Ils étaient arrêtés au feu rouge de l’Opéra. Dans le port de plaisance, les voiles des bateaux pendaient, inertes. Les terrasses des cafés étaient pleines de gens bronzés en maillot de bain. Tout était bleu, blanc, jaune, brun et rouge brique.
— Il y a un certain nombre d’indices, dans cette affaire, dit Winter.
— En effet.
— Il est grand temps d’en trouver d’autres.
— À moins qu’il ne s’agisse d’une fausse piste.
— Les fausses pistes sont faites pour être suivies jusqu’au moment où elles se révèlent être des impasses.
Halders ne répondit pas. Il suivait du regard deux familles qui traversaient la rue devant eux. Deux hommes dans la trentaine poussant chacun une voiture d’enfants.
— On peut en dire autant de la plupart, dit-il au moment où ils démarraient à nouveau.
— De quoi ? Des fausses pistes ?
— Euh… la plupart des choses, dans cette vie, ne sont que des fausses pistes qui sont là pour qu’on les suive et qui vous mènent presque toujours dans une impasse.
Winter ne répondit pas. La mort de Margareta n’avait bien sûr pas contribué à rendre Halders moins pessimiste.
En même temps, c’était un assez bon résumé de leur travail. Des fausses pistes. Des impasses. Des ruelles. À la fin, ils se retrouvaient souvent dans une simple ruelle mais, avec un peu de chance et beaucoup d’opiniâtreté, ils découvraient une dernière piste à suivre qui ne serait pas une impasse. C’était vers elle qu’ils se dirigeaient depuis le début. C’était leur boulot. S’égarer autant qu’ils voulaient dans des endroits où ils risquaient de trouver des réponses. Pas des réponses à tout. Cela, on ne l’obtient jamais. Des explications, c’est déjà beaucoup. Celles des secrets humains ne sont pas très nombreuses. Qui pouvait prétendre qu’il détenait tous les secrets de la vie ? Ce n’était pas un livre qui vous fournissait toutes les solutions, à la fin. Elle se terminait simplement, parfois brutalement et pour beaucoup de gens bien trop tôt, un peu à la manière d’un soleil qui serait tombé du haut de son ciel.
Yngvesson était au travail, dans son studio, quand Winter arriva. C’était une petite pièce située à l’intérieur d’une autre. Une ligne dentelée s’affichait à l’écran d’un des ordinateurs, un peu comme le tracé d’un pouls en train de battre.
— C’est pas drôle, ton truc, dit Yngvesson en faisant pivoter son siège.
— Qu’est-ce que tu entends ?
— Par exemple, ce bruit particulier qui se produit lorsqu’il lui serre le cou.
— Qu’est-ce qu’elle a dit, avant ?
Yngvesson détourna le regard vers son pupitre, qui était de fort petite taille.
— C’est surtout un bruit de lutte. Des ahanements. Pas d’appels à l’aide, même s’il a pu y en avoir aussi.
— Une lutte ? L’issue en était-elle incertaine, selon toi ?
— Qu’est-ce que tu en penses toi-même d’après ce que tu as entendu jusque-là ?
— Non.
— Non, répéta Yngvesson. Mais lors des viols, par exemple, il y a souvent un moment où la victime a l’occasion de s’enfuir. De se libérer. Il y a eu beaucoup de témoignages en ce sens, par la suite. C’est comme s’il se produisait… une pause dans la lutte, dans l’attaque, au cours de laquelle le coupable hésite. Ou paraît hésiter.
— Demande pardon ? suggéra Winter.
— Non, pas encore. C’est par la suite. Quand ça se produit.
— Qu’est-ce que tu entends, dans le cas présent ?
— Aucune hésitation. Aucune.
Le silence régnait dans le studio. Aucun bruit ne leur parvenait du monde extérieur.
— Je me demande si elle le connaissait, dit Winter.
— Mais encore ?
— S’il est possible de conclure de ces divers bruits qu’elle le reconnaissait. Qu’elle l’avait déjà vu.
— Je ne peux pas répondre à cette question. Pas encore, en tout cas. Il va falloir vous fier un peu à vous-mêmes, pour ça, Et puis affûter les questions à poser à ses connaissances.
— Oui, oui.
— Je peux aller jusqu’à affirmer qu’il lui dit quelque chose.
— Il est possible de savoir quoi ?
— Oui, si je parviens à filtrer ce son au moment où il est le plus clair.
— C’est-à-dire ?
— Quand ils sont près de son sac. C’est à ce moment que le son est le meilleur.
— Il lui dit donc quelque chose.
— À moins que ce ne soit à lui-même. Tu veux écouter ça ?
Winter hocha la tête et s’assit sur le siège, à côté du plus gros des ordinateurs.
La voix leur parvint par les haut-parleurs. Ce n’est pas du black metal, ça, pensa Winter. C’est du vrai.
Chmepplu !!
Winter regarda Yngvesson. Il avait un profit très professionnel, calme, concentré. Dieu seul savait ce qu’il pensait.
— Peut-être prononce-t-il son nom, qu’il dit, suggéra Yngvesson sans tourner la tête. Elle s’appelait Anne. Ce chmepplu… ça pourrait être son nom.
Winter prêta l’oreille.
— Est-ce que tu peux rendre ça un peu plus net ?
— J’essaie, je fais de mon mieux. Pas maintenant. Il va falloir que travaille encore ce bruit qui est assez fort et que je tente de le réduire. Il y a pas mal de choses à nettoyer autour, aussi.
— Telles que ?
— Divers bruissements. Sans doute le vent. Et la rumeur de la circulation.
— La circulation ?
— Oui. On entend une voiture passer. À une trentaine de mètres de là, cinquante au maximum.
— Il y a plusieurs centaines de mètres jusqu’à la voie rapide.
— Pas sur cet enregistrement. Je crois que c’est une voiture et qu’elle n’est pas loin.
— Il est possible de circuler en voiture sur la piste cyclable qui passe à côté.
— Tu vois.
— Il est donc possible qu’une voiture soit passée à proximité pendant que cela se déroulait ?
— On le dirait.
— Alors, ils auraient dû voir le vélo, sur le sol.
— Les gens se fichent pas mal de ça.
— Quelqu’un aurait dû entendre ce qui se passait dans la voiture.
— Ça te fait un témoin de plus à rechercher.
— Tu es capable de déterminer la marque de la voiture ?
— Naturellement. Attends une seconde et l’ordinateur va aussi nous cracher le numéro d’immatriculation.
Yngvesson passa une fois de plus la séquence sonore.
— Là.
Il rembobina et fit entendre encore une fois la bande.
— Là. On entend une sorte de phrase. Du moins quelques mots qui se suivent. Pas seulement les borborygmes d’un dément.
Winter entendit ce bruit sinistre, chaque fois plus déplaisant. Comme ces films sur lesquels on mettait des êtres à mort pour de vrai.
— Il faut que j’y arrive, bon sang, lança Yngvesson.
— Est-il possible de dire s’il est jeune ou vieux ?
— Chaque chose en son temps.
— Mais est-ce possible ?
Son collègue, de nouveau absorbé par son travail, haussa les épaules de façon à peine perceptible.
Ringmar alla chercher du café. Il marmonna quelque chose et se dirigea vers la porte du couloir, restée entrouverte.
— C’est ton tour d’y aller, tu sais, lui cria Winter.
Ringmar revint, mais sans rapporter de lait et dut faire un second tour. Winter était à la fenêtre en train de fumer. Les Mercator, ce n’était pas comme les Corps Diplomatique. Il était possible de les faire venir soi-même de Belgique. Il suffisait pour cela de prendre contact avec l’un de ces milliers de fonctionnaires internationaux qui faisaient la navette entre la Suède et Bruxelles.
Un canoë passa sur la rivière. Winter vit les remous soulevés par les mouvements de la pagaie. C’était la seule chose qui bougeait, à l’extérieur, en cet après-midi. Ni voitures, ni tramways, ni avions, ni piétons ; aucun bruit, aucun souffle de vent, aucune odeur, rien d’autre que l’eau agitée par cet homme qui pagayait en direction de l’est, avec le soleil pointé vers son dos comme un javelot, lorsque ses rayons réussissaient à se faufiler entre les maisons de Drottningtorget.
— Comme ça ? demanda Ringmar, derrière lui, en posant la tasse à café sur la table.
— Qu’est-ce que tu dirais de prendre ce Samic en filature ? proposa Winter sans se retourner.
Il tira une dernière bouffée et posa son cigarillo sur un cendrier posé sur le rebord de la fenêtre.
— Pourquoi pas ? À condition de le faire discrètement.
— Je pense à Sara.
Sara Helander. C’était l’une des nouvelles, simple inspecteur pour l’instant mais promise à un avenir de commissaire. Encore peu connue en ville. Assez jolie, pas au point d’attirer l’attention toutefois. Cela vous disqualifiait pour ce genre de boulot, pensa Winter. Ou alors il faudrait que ce soit moi qui m’en charge. Mais j’ai passé l’âge, c’est terminé.
Il baissa les yeux vers sa chemise kaki, son short et ses pieds nus dans ses espadrilles.
— Tu lui en as parlé ? s’enquit Ringmar.
— Oui, dit Winter. Elle en sait aussi long que nous autres et est désireuse de le faire.
— Quand ?
— À partir de maintenant, à la minute, répondit-il en consultant sa montre.
— Pourquoi me poses-tu la question, alors ?
Winter eut un geste évasif de la main.
Ringmar but son café.
— Elle est seule ?
— Pour l’instant. Par la suite, on verra.
— Donne-lui du renfort, Erik.
— Je n’ai personne sous la main.
— Trouve quelqu’un.
— Bon, bon.
— Quelle voiture a-t-elle prise ?
— La tienne.
Ringmar s’étrangla et projeta la moitié d’une tasse de café sur le bureau de Winter, heureusement à un endroit où il n’y avait pas de papiers.
Les ombres étaient allongées et aplaties, quand il partit chez Bielke. Les vieilles maisons particulières étaient plongées dans l’ombre de leurs haies, qui barraient la route à la lumière cherchant à s’introduire sur leur terrain.
La grande terrasse couverte était déserte. Winter se gara juste en dessous et entendit le gravier crisser sous ses pas, entre la voiture et le perron.
Irma Bielke sortit d’une porte située sur la droite avant que Winter ne soit parvenu sur la terrasse. Il eut une seconde l’impression de voir la femme de la photo de la fête d’Angelika. Le même âge. Il la regarda à nouveau, mais la ressemblance avait disparu.
Elle avait la cinquantaine, mais paraissait plus jeune. Il aurait cru qu’elle avait presque son âge.
Il était venu sans s’annoncer.
— Jeanette n’est pas à la maison, dit-elle. Kurt non plus, d’ailleurs.
— Je suis venu discuter avec vous, répondit Winter.
— Avec moi ? De quoi ?
— Pouvons-nous nous asseoir un moment ?
— J’allais sortir.
Sortir sur la terrasse, pensa Winter. Elle portait des vêtements convenant aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, comme tous les autres : chemise ou corsage, short, pieds nus dans des chaussures souples.
Dans la pièce située derrière son dos brûlait une bougie. Winter vit cela par l’ouverture de la porte. Une table assez étroite était placée près de la fenêtre.
— Vous avez le droit de vous présenter comme ça chez les gens ? demanda-t-elle.
— Pouvons-nous nous asseoir un moment ? répéta Winter.
— Il n’y a plus rien à dire, ici. Ni à Jeanette ni à Kurt. Et surtout pas à moi.
— Je n’ai pas l’intention d’avancer quoi que ce soit. Je désire vous poser quelques questions, au contraire.
— Comment peut-il vous en rester ?
— Ce ne sera pas long, promit-il.
Elle eut alors un geste en direction d’un fauteuil en rotin, un peu plus loin sur la terrasse.
— Épargnez-moi toutes vos banalités habituelles selon lesquelles c’est pour le bien de Jeanette, prévint-elle d’une voix soudain plus dure. Et que, plus nous vous aiderons en répondant aux questions de tous ceux qui n’arrêtent pas de venir ici, plus vite le coupable sera sous les verrous.
Winter s’assit sans répondre. Elle resta debout, adossée au mur, légèrement à l’ombre. Il n’y avait aucune lueur dans ses yeux. Winter se releva. Cela sentait le bois et l’herbe sèche, là où il était. Dans la pièce, la lueur de la bougie s’accentua.
— Comment va-t-elle ?
— Qu’est-ce que vous croyez ?
Bon, pensa Winter, ça s’engage mal.
— Elle renonce à ses études, poursuivit Irma Bielke.
— Ah ?
— Les papiers étaient déjà arrivés et son inscription acceptée, mais elle a décidé d’y renoncer.
— Qu’est-ce qu’elle va faire à la place ?
— Rien, je pense.
— Elle va travailler, non ?
— J’ai dit : rien !
Elle s’assit et le dévisagea.
— Vous ne me demandez pas quel effet ça me fait ?
— Et alors ?
Elle détourna le regard vers la pièce dans laquelle brûlait la bougie.
— Ce n’est pas la fin du monde. Il y a pire, dit-elle en levant les yeux vers Winter, qui se rassit. Vous ne me demandez pas quoi ?
— Quoi ?
— Le sida, par exemple. Nous avons eu aujourd’hui la réponse concernant les derniers tests.
Winter attendit la suite.
— Ils sont négatifs, Dieu merci. Je n’ai jamais été aussi soulagée d’avoir une réponse négative.
Winter eut l’impression qu’elle disait cela avec un petit rire.
— Vous avez choisi le bon moment pour venir. Nous sommes heureux à nouveau.
Elle se déplaça dans la pénombre. Winter réfléchit à ce qu’il allait dire.
— Où est Jeanette, ce soir ?
— Partie se baigner avec une camarade. C’est la première fois depuis que… c’est arrivé.
— Et votre mari ?
— Kurt ? Pourquoi cette question ?
Winter ne répondit pas.
— Pourquoi me demandez-vous ça ? répéta-t-elle.
C’est le moment décisif, se dit Winter. Dans la pièce, la bougie s’était soudain éteinte. Et l’odeur de mer s’était accentuée.